Info-Palestine.net
Proche-Orient.net


DERNIERE MISE A JOUR :
vendredi 3 septembre 2010 - 07h:31

Les cerf-volants de Gaza

mercredi 26 août 2009 - 07h:56

Ramzy Baroud

Imprimer Imprimer la page

Envoyer Envoyer par mail

Destinataire  :
(email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)



Vus de loin, les cerfs-volants de Gaza peuvent sembler tout à fait ordinaires. Mais alors qu’à bien des égards les enfants de Gaza sont simplement des enfants, leurs cerfs-volants sont loin d’être quelconques, écrit Ramzy Baroud.

(JPG)
Le message ne concernait ni les cerfs-volants eux-mêmes ni les records mondiaux. Il était question des enfants de Gaza, et en fait de Gaza elle-même...

Souvent ornés du rouge, noir, vert et blanc du drapeau palestinien, les cerfs-volants des enfants de Gaza sont l’expression de leur défi, leur espoir et leur ardent désir de liberté.

C’est tout sauf un cliché. Les gens vivant sous des règles qui les accablent saisissent chaque occasion pour exprimer leur défi, même par des moyens symboliques.

Etant né et ayant grandi dans le camp de réfugiés de Nuseirat dans la bande de Gaza, je me rappelle mon premier cerf-volant. Comme la plupart des cerfs-volants, il portait les couleurs de notre drapeau. Le cerf-volant avait été fabriqué par mon frère plus âgé, aujourd’hui un médecin reconnu en Cisjordanie. Il y avait été obligé par mes cris incessants pour avoir un cerf-volant en dépit des objections de mon père. Mais pourquoi un père devrait-il s’opposer à quelque chose d’apparemment tellement inoffensif ? C’est simple.

Un camp militaire israélien notoire, en même temps centre de détention, était posté à la périphérie de notre camp de réfugiés, entre Nuseirat et Buraij. Le camp militaire avait de multiples objectifs. Il devait envoyer immédiatement des troupes dans notre camp de réfugiés au premier signe de protestation. De plus, les hommes qui y étaient postés protégeaient une colonie juive voisine. Et finalement, il a également servi de prison temporaire où les militants palestiniens ont souffert de la torture avant d’être expédiés au loin dans la prison centrale de Gaza, ou encore pire, dans celle d’Al-Nakab.

Mais le camp militaire profitait difficilement d’un moment de tranquillité. Les étudiants et d’autres réfugiés des camps adjacents descendaient presque quotidiennement en manifestation vers les implantations militaires israéliennes, portant des drapeaux, lançant des pierres et exigeant des soldats qu’ils s’en aillent. Bien évidemment les soldats n’ont pas cédé, et mon camp de réfugiés a payé un lourd tribut en sang lors de chaque confrontation.

En été, dans la chaleur et l’humidité étouffantes de Gaza, nous avions deux moyens d’évasions : nager dans la mer et faire voler des cerfs-volants. La première possibilité était sans cesse bloquée par les militaires israéliens sous divers prétextes. Durant l’Intifada de 1987 à 1993, l’accès à la mer est tombé sous l’état de siège israélien. Ma maison était à une très courte distance de la plage, mais nous avons pourtant passé sept ans sans y aller une seule fois. Pas une fois. Et par conséquent jouer avec un cerf-volant est devenu le passe-temps favori.

Les enfants de Gaza n’achètent pas de cerfs-volants tout fabriqués. Il n’y a rien de tel. Ils les fabriquent eux-mêmes et avec un art inégalé. Pour être tout à fait honnête, j’étais catastrophique dans l’assemblage des cerfs-volants, comme je le suis dans tout ce qui exige des capacités manuelles. Celui qui fabriquait les cerf-volants dans la famille était Anwar, mon frère plus âgé. Sa compétence était à la fois impressionnante et troublante.

L’origine des inquiétudes venait du fait que les enfants faisaient des cerfs-volants portant les couleurs du drapeau palestinien comme d’autres symboles de la résistance, comme les initiales : O.L.P [Organisation de Libération de la Palestine]. Ces cerf-volants étaient souvent guidés pour être visibles du camp militaire israélien, et si le vent était correct, placés juste au-dessus de lui. Les plus malins parmi les coureurs de cerf-volants étaient ceux qui arrivaient à faire chuter le leur, dans un instant de sacrifice sans précédent, juste dans le camp militaire.

Pendant les étés de l’Intifada [le soulèvement], des dizaines de cerfs-volants, avec les couleurs rouge, noire, verte et blanche étaient guidés au-dessus du camp militaire israélien et centre de détention. Les soldats se mettaient souvent en fureur, donnent l’assaut à notre camp [de réfugiés], à la recherche de leur cible : des enfants avec des cerfs-volants. Nous pouvions déterminer le lieu de l’incursion en faisant tomber du ciel et à l’unisson, les cerfs-volants depuis un endroit précis.

Un après-midi, je m’étais assis sur l’escalier de notre maison dans le camp, une maison blanche faite de blocs de ciment et ornée de graffiti patriotiques. J’étais tranquille pour piloter mon cerf-volant car mon père était en Israël, un parmi des dizaines de milliers de Palestiniens cherchant à obtenir un salaire de survie dans les plus pénibles des circonstances. Venues de nulle part, les jeeps israéliennes sont apparues dans le terrain à découvert séparant ma maison du cimetière des martyrs. Les enfants se sont mis à courir, paniqués. Des grenades de gaz lacrymogène ont été lancées avec frénésie. Les cerfs-volants sont tombés tout alentour comme des aigles blessés. J’ai aussi couru, faisant des cercles, sans abandonner mon cerf-volant.

Ce n’était pas du courage. Loin de là. J’étais effrayé au delà de ce qui est possible. Mais cela m’avait pris des mois pour avoir un cerf-volant, et quand j’en ai finalement eu un, et tellement beau, je n’étais pas prêt à l’abandonner. Une jeep s’est précipitée vers moi, alors que ma main tremblait. « Toi, l’âne, » a crié un soldat dans un haut-parleur : « laisse aller ton cerf-volant. » Et c’est ce que j’ai fait. Lorsqu’on m’a demandé pourquoi je pleurais bien des heures plus tard, j’ai répondu à mes frères que mes yeux étaient encore irrités du gaz lacrymogène. Mais c’était un mensonge.

C’est peut-être en raison de ce souvenir aigre-doux que l’information à propos des enfants de Gaza cherchant un fixer un record mondial du nombre de cerfs-volants guidés en même temps dans un même lieu, a attiré mon attention. John Ging, directeur de l’agence UNRWA des Nations Unies a assuré aux journalistes que les 5000 enfants rassemblés par la plage au nord de Gaza, le 30 juillet, avaient établi un nouveau record. Le record précédent avait été établi en Allemagne en 2008, et si le nouvel exploit est confirmé par le Guinness, les enfants de Gaza seront alors en tête avec « mention » [jeux de mots à partir des termes « flying colors » qui font aussi référence aux couleurs du drapeau palestinien - N.d.T].

Les fonctionnaires des Nations Unies à Gaza, les journalistes et d’autres ont interprété l’événement du vol des cerf-volants comme l’expression de l’innocence alors que Gaza vit ses moments les plus pénibles : un blocus suffocant, des tueries et une humiliation collective. Mais le message ne concernait ni les cerfs-volants eux-mêmes ni les records mondiaux. Il était question des enfants de Gaza, et en fait de Gaza elle-même, un lieu minuscule, dominé, mais toujours résistant, plein de défiance et de fierté et où réside malgré tout l’espoir.

Quant à moi, je n’ai jamais su ce qu’était devenu mon vieux cerf-volant quand je l’ai laissé disparaître tellement à contre-coeur. Je me consolais avec l’idée qu’il pouvait être tombe dans le centre de détention, mais je n’en ai jamais été sûr. C’était mon vrai premier cerf-volant, et je n’en ai jamais voulu d’autre malgré les offres répétées de mon frère aîné.

(JPG)

Ramzy Baroud est écrivain et rédacteur en chef de « PalestineChronicle.com ». Ses écrits ont été publiés dans de nombreux journaux, magazines et anthologies dans le monde entier.
Son dernier livre est The Second Palestinian Intifada : A Chronicle of a People’s Struggle (Pluto Press, London). Et son prochain : My Father Was a Freedom Fighter : Gaza’s Untold Story (Pluto Press, London).

Site Internet :

www.ramzybaroud.net

Du même auteur :

-  Fatah : nouveau début ou fin imminente ? - 20 août 2009
-  La vraie tragédie : qui a tué Arafat et pourquoi ? - 30 juillet 2009
-  Gaza et le langage de la force - 21 juillet 2009
-  Trafic humain dans un monde de famine - 17 juillet 2009
-  Le Hamas : entre principes et nécessité - 10 juillet 2009
-  Obama, Israël et le puzzle iranien - 21 juin 2009

3 août 2009 - Communiqué par l’auteur
Traduction de l’anglais : Claude Zurbach


Les articles publiés ne reflètent pas obligatoirement les opinions du groupe de publication, qui dénie toute responsabilité dans leurs contenus, lesquels n'engagent que leurs auteurs ou leurs traducteurs. Nous sommes attentifs à toute proposition d'ajouts ou de corrections.
Le contenu de ce site peut être librement diffusé aux seules conditions suivantes, impératives : mentionner clairement l'origine des articles, le nom du site www.info-palestine.net, ainsi que celui des traducteurs.
Site réalisé par : CCIFP