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Saïd Ataba : un détenu palestinien pour le Guinness des records

jeudi 26 juin 2008 - 06h:18

Javier Espinosa

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Le ton ironique qui ressort du titre de ce blog ne s’avère pas être du plus réussi pour remémorer le cas d’un accusé palestinien qui a passé plus de trente ans dans une prison israélienne : Saïd Ataba.

Cependant, alors qu’il y faisait référence (fuyant l’ironie amère), le directeur des statistiques du ministère des prisonniers palestiniens, Abdul Nasser Farawnah, rappelait en 2007 que cette année Ataba atteindrait les 30 ans de réclusion.

Lors d’une visite récente à Naplouse, dans la Cisjordanie occupée par les troupes israéliennes, je suis allé à la maison familiale de Ataba où vivent sa soeur et sa mère.

Le cas d’Ataba n’a pas retenu le plus infime pourcentage de diffusion médiatique comme celle qu’a suscité la capture d’un soldat israélien en 2006 et tout de suite après celle des deux militaires enlevés par le Hezbollah, bien que pour les palestiniens c’est un cas aussi emblématique que les trois soldats de Tel Aviv pour l’Etat juif.

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Un coin de la maison familiale de Saïd Ataba, avec ses photos - Photo : Espinosa

La petite maison des Ataba, située sur une des collines des environs de Naplouse, est remplie de souvenirs à la mémoire du prisonnier. Le plus spectaculaire est sans doute la grande maquette de la mosquée Al Aqsa que Saïd a fabriquée lui-même en prison, ça lui a demandé deux ans de travail. Il y a même quelques photos en couleur du palestinien lorsqu’il avait encore des cheveux.

Sur l’une d’entre elles les deux femmes avaient dessiné le chiffre 28 pour commémorer cet anniversaire, sur lequel elles colleront ensuite un autocollant avec un 29 et plus tard un autre avec 30. Si rien ne bouge, le 29 juillet prochain elles ajouteront le 31.

Ataba a été arrêté en cette journée de 1977 pour son appartenance à un commando du Front de libération de la Palestine. Il avait 26 ans.

Sa mère, Wiad Attaba, sourit en évoquant les souvenirs de Siad enfant. « Tout petit, il était déjà très organisé, sa chambre était toujours propre et bien rangée. En grandissant, il prit goût à la lecture », se souvient-elle. Son oncle était le chef du parti communiste de Naplouse et c’est lui qui lui a fourni toutes sortes de littérature marxiste. Il lisait Lénine, Marx, je n’y comprenais rien », précise Zenab Attaba, sa soeur.

A seulement 15 ans, le jeune homme a commencé à s’impliquer dans l’activisme politique, d’abord en manifestant contre les troupes jordaniennes qui contrôlaient la Cisjordanie et plus tard contre les forces d’occupation israéliennes. La mort d’une activiste locale connue, Lina Nabulsi, en 1975, a renforcé sa détermination. « Les israéliens l’ont tuée et ça a été une secousse à Naplouse ; c’est Said qui a organisé les manifestations de protestation et a collecté les fleurs pour les funérailles », précise Zenab.

Dans cette même année, Said a dit à sa famille qu’il allait « partir en voyage en Syrie et en Irak ». « Il est parti pendant 6 mois ; quand il est revenu, il n’avait pas changé sa façon d’être, mais il était déjà membre du Front Démocratique », ajoute sa soeur.

C’est à cette période que le Front Démocratique de Libération de la Palestine (FDLP), créé en 1969 par le marxiste Nayef Hawathmeh, a lancé quelques attaques contre Israël. Les troupes israéliennes ont lancé une vaste offensive dans leur direction et ont capturé lors d’un raid un des compagnons de commando de Said.

« Il aurait pu s’échapper, mais il savait qu’ils avaient arrêté son compagnon, et c’était le jour du mariage de sa soeur. Une semaine auparavant on lui avait proposé de se marier aussi avec une très belle jeune-fille. Quand ils l’ont arrêté, elle a promis qu’elle l’attendrait et a tenu 10 ans, mais bien sûr, 30 ans c’est toute une vie », affirme Wiad Attaba.

En suivant l’idéologie du FDLP, Sait défendait un Etat démocratique composé de citoyens et non pas pour des personnes qui se considèrent d’abord comme juifs ou musulmans palestiniens. Après Oslo, Said a changé d’attitude et s’est éloigné de la défense de la lutte armée : c’est totalement opposé au recours aux attentats suicides », dit Zenab.

Pendant toutes ces années, le prisonnier a été transféré d’une prison à l’autre. La famille a tout fait pour continuer à lui rendre visite même quand il était dans la lointaine prison de Nafha, en plein désert du Negeb. C’est là qu’il a vu son père, Wajid Attaba, pour la dernière fois.

Il devait pressentir qu’il allait mourir et a dit à Said, c’est la dernière fois que je viens te voir, fils. Quand nous sommes revenus à Naplouse c’était le couvre-feu et Wajid a dû marcher pendant des heures. Deux jours plus tard, il a succombé d’une crise cardiaque. Il avait 60 ans », déclare sa veuve.
Depuis le début de la deuxième Intifada en 2000, les visites pour aller voir Said sont devenues quasiment impossibles, à cause des restrictions imposées par les forces israéliennes. Wiad Attaba revit avec une émotion visible (les larmes lui troublent la vue) la dernière fois qu’elle a pu voir Said en 2007. Elle a passé des années sans le voir.

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Wiad Ataba, mère de Saïd Ataba - Photo : Espinosa

« Ils ont mis une chaise au milieu d’une grande salle. Quand ils l’ont laissé entrer je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu fais ici ? Depuis combien de temps es-tu ici ? 29 ans ! Et nous nous sommes embrassés en pleurant. C’était comme si je lui donnais la vie une seconde fois. Quand ils m’ont dit que le temps de visite était écoulé, ça a été comme s’ils m’arrachaient le coeur. Je n’arrêtais pas de crier, et quand ils ont fermé la porte j’ai pensé que je mourrais. Pourquoi ne puis-je pas voir mon fils ? Puisque l’assassin de Rabin (le premier ministre Yitzhak Rabin, qui a été assassiné par un extrémiste juif) a le droit de concevoir un fils pendant qu’il est en prison ! » indique Wiad.

Cela fait une heure et demie que la famille parle de ses souvenirs avec une tendresse évidente. Elles n’ont pas parlé de politique, mais des choses de la vie. Said a demandé des nouvelles aux voisins, de ses grands-parents (ils sont morts) et de ses frères, qui sont presque tous mariés. « Le monde a changé, l’Union soviétique n’existe plus, beaucoup de dirigeants ont disparu, et Said est toujours en prison. Quand j’entends parle de Gilat Shalit, ça me chauffe les sangs. Ils se préoccupent d’un détenu qui a passé un an en prison et nous, nous parlons de 12000 personnes et de gens comme Said, qui y sont depuis 30 ans », conclut la soeur du prisonnier.

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Saïd Ataba

Le pire c’est qu’Ataba n’est pas un cas unique. La Société des prisonniers palestiniens compte 46 détenus qui sont depuis plus de 20 ans en prison. Selon les médias palestiniens, beaucoup d’entre eux (Ataba le premier), figurent dans la liste des détenus dont les groupes armés de Gaza exigent la libération en échange de Shalit.

La famille de Ataba garde aussi les nombreuses lettres écrites par le captif. dans une d’elles écrite en 2007 on lit : « Mon nom est Said Al Ataba. Je suis né à Naplouse en 1951. Je vous salue depuis ma cellule d’Ashqelon. Je vous rappelle que je suis toujours ici prisonnier, luttant contre les barreaux et contre mes geôliers, en transformant les difficultés en une aube nouvelle, pour vous dire que nous naissons libres et que nous mourrons libres ».

Wiad Ataba montre les innombrables plaques et mémoriaux qui lui ont été envoyés de tous les territoires palestiniens en mémoire de la longue captivité d’Ataba. Mais l’ancienne conclut : « Je ne veux ni plaques ni mémoriaux. Je veux seulement voir mon fils libre avant de mourir ».

21 juin 2008 - El Mundo - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.elmundo.es/elmundo/2008/...
Traduction de l’espagnol : Charlotte


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