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La loi ’herem’ dans le contexte du passé et du présent juifs

lundi 18 juillet 2011 - 07h:33

Gilad Atzmon

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Je crois que pour que le BDS réussisse, ce mouvement doit être, d’abord et avant tout, attentif à l’appel palestinien, et que cet appel doit dominer tous les autres. Pour que le BDS soit efficace, il doit se transcender lui-même au-delà de l’activité banale du type herem. Il doit être un appel universel, et être géré comme une campagne de la société civile.

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Spinoza

L’Union européenne paraît s’inquiéter de la nouvelle loi herem israélienne. La loi dispose qu’une personne ou une organisation appelant au boycott d’Israël, notamment de ses colonies, pourra être traduite en justice par ceux qui sont ciblés par le boycott, sans que ceux-ci n’aient à prouver qu’ils en subissent un quelconque préjudice.

« Nous sommes préoccupés par l’effet que cette législation pourra avoir sur la liberté des organisations et des citoyens israéliens d’exprimer des opinions politiques non violentes » a déclaré la porte-parole de l’Union européenne pour la politique étrangère, Catherine Ashton.

De plus en plus de personnes et d’institutions aujourd’hui comprennent qu’Israël n’est pas une « société civilisée » : sa société est imperméable aux notions de droits humains et de droits civiques, et elle ne partage pas davantage les fondements élémentaires et basiques du système de valeur occidental. Israël n’est pas une démocratie, et ne l’a jamais été. Tout au plus, Israël a réussi à imiter certains aspects de la civilisation occidentale, mais il a manifestement échoué à intérioriser ce que signifient tolérance et liberté.

Cela ne devrait pas nous surprendre : Israël se définit comme un État juif, et la judaïté est malheureusement, par nature, intolérante ; en effet, on pourrait très bien soutenir que l’intolérance juive est aussi vieille que les juifs eux-mêmes.

S’agissant de la législation, comment devons-nous comprendre les implications du mot « herem » ? Le mot hébreu « herem » dans son utilisation moderne se réfère à une interdiction, un boycott et une sanction. Cependant, dans le contexte biblique, le mot renvoie à la destruction totale de l’ennemi et de ses biens au terme d’une campagne.

L’émergence du christianisme alors peut être considérée comme une tentative de remédier à une telle situation de totale intolérance : on peut l’assimiler à la volonté de s’éloigner de la sombre idéologie de l’Ancien Testament. Le christianisme a introduit les idées d’harmonie et d’amour. Et il n’est pas étonnant que l’homme qui a osé suggérer à ses contemporains de Judée « d’aimer son prochain » ait fini cloué sur une croix. Il avait lui-même fait l’objet d’une ignoble campagne homicide de « herem ».

Uriel Da Costa

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Da Costa et Spinoza

L’esprit de la herem est intrinsèque à l’enseignement et l’esprit judaïques. Beaucoup de gens sont conscients que Spinoza a fait l’objet d’une herem rabbinique. Pourtant, bien peu connaissent parfaitement la vie d’Uriel Da Costa.

Da Costa est né catholique en 1585 à Porto, Portugal. Dès son plus jeune âge, Da Costa se rend compte que sa famille a des origines juives, et au cours de ses études, il envisage de revenir au judaïsme. En 1617, Da Costa et sa famille décident effectivement de revenir au judaïsme et ils fuient le Portugal pour Amsterdam, qui devait devenir bientôt un centre florissant de la diaspora séfarade.

Une fois aux Pays-Bas, Da Costa perd très vite ses illusions sur le judaïsme rabbinique. Il commence à comprendre que la direction rabbinique est dévorée par les rituels et le légalisme (talmudiques). En 1624, Da Costa publie un livre, Examen des traditions des Pharisiens, qui met en doute la croyance fondamentale en l’immortalité de l’âme. Son ?uvre pointe aussi les divergences entre judaïsme biblique et judaïsme rabbinique.

Le livre est considéré comme douteux et il est brûlé en public. Da Costa est convoqué devant la direction rabbinique d’Amsterdam pour avoir proféré des opinions blasphématoires contre le judaïsme et le christianisme, et il est condamné à une amende importante, et frappé de herem.

En 1633, Costa cherche à se réconcilier avec la communauté. Il promet d’être à nouveau «  un singe parmi les singes ». Cependant, assez tôt, il se met à nouveau à exprimer des opinions rationalistes et sceptiques, par exemple en manifestant des doutes sur la loi biblique : a-t-elle été divinement autorisée, ou simplement écrite par Moïse. Il en arrive à la conclusion que toutes les religions sont des inventions humaines, il rejette en fin de compte toute religion officialisée, ritualisée. Étant sans doute le premier athée juif, Da Costa en vient à croire que la religion ne devrait être basée que sur une loi naturelle, Dieu résidant dans la nature qui est pleine de paix et d’harmonie, tandis qu’une religion organisée est marquée par la violence et les conflits.

Il ne faut pas longtemps à Da Costa pour faire l’objet, une fois encore, d’une herem rabbinique. Pendant sept ans, il vit dans un isolement presque total, rejeté par sa famille et ses proches. Finalement, la solitude lui est trop dure à supporter, et il se rétracte une fois de plus.

Comme punition en raison de ses opinions hérétiques, il reçoit publiquement 39 coups de fouet devant la synagogue portugaise d’Amsterdam, puis il est contraint de s’allonger sur le sol pendant que la congrégation le foule aux pieds. Cet évènement laisse Da Costa traumatisé, et il devient suicidaire. Après avoir écrit son autobiographie, Exemple d’une vie humaine (1640), dans laquelle il révèle son expérience de victime de l’intolérance, il s’en va, avec son cousin, pour mettre fin à ses jours. Alors qu’un jour son parent s’approche, il saisit un pistolet et appuie sur la détente, mais il fait long feu. Alors il en prend un autre, il le retourne contre lui et tire. On dit qu’il est mort dans d’épouvantables souffrances.

Sionistes et « antisionistes » : des semblables

Les archives sur les ignobles mesures rabbiniques contre les dissidents sont stupéfiantes. Mais, malheureusement, l’intolérance juive va bien au-delà des institutions religieuses. En Israël, il semble que les juifs s’imposent des herems les uns contre les autres, quotidiennement. La soi-disant « gauche israélienne » impose des herems sur les colonies de Cisjordanie (comme si Tel Aviv n’était pas une colonie), et en réponse, le gouvernement de droite impose des herems sur les « hérémiates » de gauche.

Et comme nous le savons tous, d’éminentes voix critiques juives en dehors d’Israël, comme par exemple Norman Finkelstein, ont été frappées aussi de herems sionistes incessantes au fil des années.

Cependant, on peut trouver étonnant que les « antisionistes » juifs qui prétendent être des « progressistes », des « athées » impies et des « cosmopolites », utilisent eux aussi régulièrement et exactement les mêmes tactiques de herems talmudiques que leurs ancêtres rabbiniques ont utilisées pendant des centaines d’années.

Dans la dernière décennie, nous avons rencontré bien des campagnes herems de juifs « antisionistes ». Les « antisionistes » juifs se sont attachés avec détermination à la dissolution de l’organisation Souvenir de Deir Yassin (DYR), qui était à l’époque la plus grande et la plus efficace organisation du Royaume-Uni. En surveillant le langage méprisable qui est celui des agitateurs juifs « antisionistes » et en observant les stratégies qu’ils mettent en ?uvre contre les militants de la solidarité avec les Palestiniens et les militants juifs [réellement] antisionistes, apparaissent un tableau très sinistre et la répétition des plus horribles tactiques de herems rabbiniques.

Mais une telle réalisation et compréhension de ces tactiques « antisionistes » juives ne devraient pas nous surprendre, après tout, tout comme l’État juif, l’ « antisioniste » juif s’identifie lui aussi comme juif.

Cependant, contrairement aux juifs rabbiniques - qui au moins fournissent un certain raisonnement à leurs sévères jugements basés sur la transgression supposée des dogmes bibliques -, l’ « antisioniste » juif se concentre uniquement sur les mesures de sanctions. Pourtant, une telle chose ne doit non plus guère surprendre : alors que quasiment aucun des « antisionistes » juifs « progressistes » ne croit en Dieu ou suit la Torah, ils sont nettement parvenus à tirer du judaïsme ses pires méthodes, à savoir une intolérance brutale et fruste.

Moi aussi, évidemment, je suis soumis à de constantes campagnes herem, conduites par différents groupes juifs ethniques, tant sionistes que crypto-sionistes (sionistes camouflés - ndt).

Cependant, je suis ravi d’annoncer que mes détracteurs ont totalement échoué. En fait, ils en sont aujourd’hui à s’habituer de plus en plus à apprendre que leurs tentatives désespérées de herem pour m’excommunier obtiennent à chaque fois l’effet inverse, les laissant frustrés et de plus en plus isolés du discours public sur le conflit Israël/Palestine.

A la réflexion, je crois que les diffusions toujours plus larges de mon travail ne le doivent guère à mon talent ou ma sagesse. C’est beaucoup plus simple que cela : en fait, mon point de vue sur l’humanisme et l’éthique est probablement plus honnête, cohérent, inclusif et constant que l’exclusivisme ethnocentrique des « antisionistes » juifs pseudo-progressistes, exclusivisme si clairement manifesté dans chacune de leurs campagnes herem et implicite dans la plupart de leurs écrits.

Les juifs et le BDS

Comme on pouvait s’y attendre, la communauté juive mondiale a bien accueilli la nouvelle loi israélienne de herem. Selon Ha’aretz, l’organisation de tutelle des groupes juifs français (CRIF) a salué la nouvelle loi israélienne de herem : « Le directeur général du CRIF, Haim Musicant, a souligné qu’une semblable loi existait depuis longtemps en France, à la grande satisfaction de la communauté juive française ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a lui aussi défendu la loi nouvelle, en disant, « Ce qui salit l’image (d’Israël) ce sont ces agressions sauvages et irresponsables contre la tentative d’une démocratie de tracer une limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ».

Netanyahu la résume éloquemment : la nouvelle loi talmudique est là pour mettre en lumière et établir les limites de ce qui est acceptable dans une « démocratie cachère », mais il s’agit-là d’une action non civilisée poussée par une politique ouvertement exclusiviste. D’une manière tout à fait semblable, les juifs dits « antisionistes » prétendent assez souvent tout savoir sur « l’antisionisme et le casher », et comment les limites doivent en être définies. Assez incroyablement, les « antisionistes » juifs nous prêchent aussi « ce qui est bon » et « ce qui est mauvais » pour les Palestiniens.

Je présume que maintenant, le continuum entre les attitudes de Netanyahu et celles des crypto-sionistes au sein de notre milieu est assez bien établi, et assez visible pour que nous puissions tous le voir.

En avril, le célèbre journaliste et cinéaste Max Blumenthal a abordé certaines questions à propos de l’hégémonie juive à l’intérieur du mouvement BDS. Le BDS est un appel initié par Omar Barghouti et la société civile palestinienne pour que s’imposent le boycott, le désinvestissement et des sanctions contre Israël.

Blumenthal écrit : « Hier soir, je suis allé à l’université de Columbia voir Omar Barghouti pour discuter de son nouveau livre, Boycott, Désinvestissement et Sanctions : la lutte mondiale pour les droits des Palestiniens... Pendant notre discussion, Barghouti a indiqué qu’il avait abordé le président de J Street, Jeremy Ben-Ami, pour organiser un débat sur le BDS. » La réponse de Ben-Ami a été, selon Barghouti, la suivante : « Nous voulons garder ce débat à l’intérieur de la communauté juive. Nous ne participerons pas à un débat avec aucun Palestinien ».

« En décembre dernier, poursuit Blumenthal, j’ai débattu du BDS contre le directeur de J Street U, Daniel May. Ma partenaire dans ce débat était Rebecca Vilkomerson, de la Voix juive pour la paix. Le partenaire de Daniel May était un étudiant juif de Princeton, qui s’appelait aussi Daniel May. Toutes les personnes impliquées dans le débat étaient des juifs ashkénazes, n’empêche que nous avons débattu sur un mouvement fondé et contrôlé par la société civile palestinienne. »

Si vous demandez pourquoi J Street insiste sur la mise en ?uvre du BDS en tant qu’ « affaire intérieure juive », ou pourquoi le BDS est devenu un « appel juif », voici la réponse : le BDS est interprété par la plupart des juifs comme un appel à une herem, et c’est ce que les juifs font de mieux : détruire, exclure, excommunier, réduire au silence, boycotter, sanctionner. Après tout, les juifs ont fait cela pendant des siècles.

Mais ici se pose un autre problème à propos des juifs sur la représentation et le contrôle à l’intérieur du mouvement de boycott. Alors que beaucoup parmi nous sympathisent avec l’appel de la société civile palestinienne, pratiquement aucun ne veut vraiment agir à l’intérieur, ou prendre la direction de ce que nous devrions faire et penser depuis une synagogue trotskiste juive « antisioniste ». Et il arrive - et cela me rend très triste alors -, que certains des crypto-sionistes opérant au sein du mouvement BDS utilisent maintenant cet important appel palestinien pour promouvoir les intérêts juifs, ou pour combattre les autres militants de la solidarité palestinienne.

Mais je crois que pour que le BDS réussisse, ce mouvement doit être, d’abord et avant tout, attentif à l’appel palestinien, et que cet appel doit dominer tous les autres. Pour que le BDS soit efficace, il doit se transcender lui-même au-delà de l’activité banale du type herem. Il doit être un appel universel, et être géré comme une campagne de la société civile.

La herem, le post-herem et la blague

Israël, comme le sionisme, a prouvé qu’il n’était qu’un rêve de courte durée. Il a été lancé pour civiliser la vie juive, et pour démonter le mode autodestructeur juif. Il était là pour déplacer le juif dans une phase post-herem. Il a promis de faire du juif un être productif. Mais comme les choses ont tourné, ni les sionistes, ni les « antisionistes » n’ont réussi à sortir de la désastreuse culture de herem. Il semble que le monde entier de la politique identitaire juive soit une matrice de herems et de stratégies d’exclusions. Afin d’être « un bon juif », tout ce que vous avez à faire est de dénoncer ceux à qui vous vous opposez, que vous haïssez, vous excluez ou boycottez.

Un tel état de choses est en effet assez tragique, mais il remet à l’esprit certainement cette bonne vieille blague juive :

Question : Combien de synagogues faut-il dans un village qui n’a qu’un seul habitant juif ?

Réponse : Deux synagogues ; une où il va, et une où il ne mettra jamais les pieds.


* Gilad Atzmon est né en Israël et il a servi dans l’armée israélienne. Il habite Londres et est l’auteur de deux romans, le premier : A Guide to the Perplexed et le second : My One and Only Love. Atzmon est aussi le meilleur saxophoniste d’Europe. On peut le joindre à : giladatzmon@mac.com. Son site : http://www.gilad.co.uk/

Du même auteur :

- Civilisation israélienne ?
- Le Mur
- Israël et le sionisme : Un projet unique dans l’histoire
- Ein Hod, ?Aïn ?Awd et le péché originel israélien
- Le buisson ardent
- Tout ce que peuvent espérer les 200 criminels de guerre israéliens, c’est une amnistie palestinienne...
- Changement : les sionistes font preuve de tolérance

16 juillet 2011 - Gilad Atzmon - traduction : JPP


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