Grandir sous l’occupation
samedi 15 novembre 2008 - 07h:20
Ahmad Abed - Live from Palestine

C’était très soudainement que je me suis rendu compte que je n’étais plus un enfant. L’occupation, l’Intifada, Israël, l’ennemi, les sionistes, les couvre-feu, la révolution... tous ces mots étaient sans cesse et partout repris et je ressentais beaucoup de confusion en essayant de comprendre ce qu’ils signifiaient.
Il n’y avait aucun endroit pour jouer ou retrouver mes amis, aucune liberté. Je ne pouvais plus aller dans les champs prendre des oranges et des raisins, ni participer à des barbecues avec ma famille et nos amis, et il m’était interdit d’aller à la mer après 19 heures. Cette longue liste de restrictions a tué mon enfance en un seul instant.
Faire face à tous ces changements si dramatiques et si soudains n’a jamais été facile. Quand un ami proche ou un être aimé vous manque, il faut un bon moment pour s’en remettre, mais quand on perd soudainement son enfance et sans y être préparé, on ne s’en remettra jamais.
« L’Intifada a commencé, nous devons faire des sacrifices pour récupérer notre liberté volée et en finir avec l’occupation » m’a expliqué mon père. J’avais juste 8 ans, et les journées sont devenues alors trop longues et les nuits très pesantes et encore plus longues. J’étais terrifié, anxieux et attendant que les occupants vienne à tout moment piller et détruire notre belle maison, comme ils l’avaient déjà fait à nos voisins quand ils ont arrêté le père et le fils aîné.
J’étais trop effrayé pour regarder par ma fenêtre et voir combien proches ils étaient. J’ai appris à résister à ma curiosité d’enfant. J’ai appris également à faire face aux nouvelles règles de sécurité et à rester dans ma petite pièce, dans notre maison, dans notre ville, ou en d’autres termes dans ma cellule dans la grande prison qu’est Gaza.
Soudainement et très rapidement, ils sont venus. Ils n’ont pas eu besoin que mon père leur ouvre la porte car ils sont tranquillement entrés. Ma mère était très effrayée et je restais silencieux, m’attendant au pire. Mon père a été très fort. Il était non seulement pharmacien, mais il était également un résistant très déterminé. Il m’a enseigné comment être courageux et comment rester ferme. Il a refusé de fermer sa pharmacie au centre de la ville quand les soldats ont imposé un couvre-feu quotidien ; il a refusé d’obéir aux ordres des soldats jusqu’à ce qu’ils soient venus pointer leurs pistolets vers sa tête. Comme il savait qu’il y avait beaucoup de personnes qui l’aimaient et voulaient qu’il reste en vie — non seulement sa famille mais également ses patients --- il a alors cédé.
Ils sont venus dans notre maison et tout en voulant l’insulter et l’humilier, ils ont commencé à battre mon père devant notre famille et nos voisins. Ils ne savaient pas que cela avait pour seul effet de le rendre plus fort, et après cela nous l’avons aimé plus que jamais. Je n’oublierai jamais la façon dont mon père a regardé les soldats à ce moment-là. Ses yeux exprimaient tant de choses. Ils disaient : je resterai, je résisterai et j’enseignerai à mes enfants à faire de même. Ma mère a transformé sa peur et sa colère en amour et en attention. Notre maison était pleine d’amour, de prévenance, de chaleur et d’espoir. Nous n’avions rien d’exceptionnel. Mes parents, mes deux frères, mes trois soeurs et moi-même formions une petite famille, mais la grande famille était tous les habitants de Gaza qui prenaient soin les uns des autres.
Gaza était très sombre et très triste. J’avais l’habitude de voir quotidiennement les victimes de l’occupation emportées au loin, pour ne plus jamais les revoir. J’ai appris à rester calme et à retenir ma fureur et mes larmes à l’intérieur de moi-même. Bien que dangereux, le lancement de cailloux en direction des jeeps israéliennes était probablement la meilleure manière d’exprimer ma colère et je me sentais mieux quand je rentrais à la maison pour écouter les dizaines de stations de radio couvrant les événements alors que ceux-ci se déroulaient.
Aller à l’école était aventureux et risqué. Au début, j’avais pris l’habitude de suivre les routes écartées pour éviter de voir les occupants. Mais j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai par la suite décidé d’aller par la route principale sans prêter attention aux soldats. Je me suis armé des paroles de mon père et de la certitude que c’était ma terre, qu’ils étaient les envahisseurs et que je pouvais marcher sur n’importe quelle route qui me plaisait.
Ce n’était pas facile mais j’ai peu à peu surmonté ma crainte et je me suis senti assez fort pour les ignorer, eux et leurs menaces. Je suis devenu très mature très tôt et j’ai appris à être responsable de ma vie. Les bombes sonores qui souvent cassent des fenêtres et secouent la maison toute entière, étaient si fortes et terrifiantes... mais j’ai même appris à y faire face.
Leur message était très clair : « Votre sécurité vous coûtera votre terre. » Et notre réponse était encore plus claire : « Nous resterons ».
Vingt ans après, je parle aujourd’hui à mes neveux et nièces au téléphone. Ils passent par où que je suis passé et en pire encore. Ils ont également appris ce que j’ai appris, et ils resteront et résisteront. Quand je parle avec eux, je n’ai pas le sentiment de parler à de petits enfants. Ils savent tout quant à la politique mais rien au sujet de l’enfance. Ils connaissent bien la politique des doubles standards, de l’Europe qui se tait, de l’occupation, de l’oppression, des fusées, des bombes, des hélicoptères Apache, des tanks, des couvre-feu, du siège, des négociations, de la résistance, de la révolution et de l’injustice. Et même s’ils n’en ont jamais profité, ils connaissent et chérissent également la justice, la liberté et la dignité.
Comme à moi c’est Gaza qui leur a enseigné toutes ces choses et c’est l’occupation israélienne qui a assassiné mon enfance comme elle continue à le faire pour tous les enfants palestiniens.
Aujourd’hui, j’habite en Angleterre. Mais Gaza, avec ma famille, vit en moi. Je vais faire mes bagages et aller à Dubaï où Gaza sera toujours à mes côtés.
* Ahmad Abed est né et a grandi dans la bande de Gaza. Après avoir obtenu un diplôme à Birzeit en 2003, Abed a reçu une bourse Chevening en 2004 et s’est rendu au Royaume-Uni où il a obtenu un Master en Conflit, Gouvernance et Développement à l’Université de York. Abed vit à présent à Dubaï.
10 septembre 2008 - The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/v2/ar...
Traduction de l’anglais : Claude Zurbach



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